BODACC : lire les radiations et procédures collectives
Près de 70 000 procédures collectives en France en 2025 (Altares). Lire les radiations et procédures au BODACC pour un cabinet.
En bref. La France a franchi un record en 2025 : 69 957 ouvertures de procédures de sauvegarde, redressement et liquidation, soit 3,1 % de plus qu’en 2024 (Altares). La Banque de France, avec une méthode plus restreinte, en dénombre 68 602 sur l’année, en hausse de 3,6 %.
Dans le détail Altares, l’année se répartit en 47 078 liquidations judiciaires, 21 336 redressements et 1 543 sauvegardes. Chaque jugement paraît au BODACC dans les quinze jours suivant sa date, au titre de l’article R.621-8 du Code de commerce. La même publication qui annonce les créations d’entreprises annonce donc aussi leurs difficultés - et tout ce qui gravite autour : reprises, fonds de commerce à céder, mandataires nommés.
Dernière mise à jour : 10 juillet 2026 - par l’équipe Leaddar.
Radiations, cessions, faillites : le BODACC ne raconte pas que les naissances
Quand un cabinet découvre le Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales, il y voit d’abord une liste d’immatriculations. C’est la moitié du sujet. Le BODACC publie la vie entière d’une entreprise : sa création, ses modifications statutaires, la vente de son fonds de commerce, et sa sortie - dissolution, procédure collective, radiation. La même colonne qui vous apprend qu’une SARL vient de naître à trois rues de votre bureau vous apprend, quelques années plus tard, qu’elle ferme.
On l’oublie parce que c’est moins vendeur. Prospecter des créations, c’est optimiste : une société toute neuve, un dirigeant qui cherche un comptable. Lire les procédures collectives, c’est regarder l’envers du décor. Pourtant, pour un expert-comptable, cet envers est au moins aussi riche - à condition de savoir ce qu’on regarde. Un jugement de redressement n’est pas seulement une mauvaise nouvelle pour l’entreprise concernée. C’est une information datée, publique et exploitable, qui déplace des dossiers, libère des fonds de commerce et fait apparaître de nouveaux interlocuteurs.
Derrière les chiffres, il y a des gens : Altares estime que près de 267 000 emplois et postes de dirigeants ont été menacés fin 2025, soit 11 000 de plus qu’un an plus tôt. Un expert-comptable qui lit le bulletin ne regarde pas une statistique abstraite : il regarde des entreprises de son département, parfois de sa rue, qui basculent.
Si la mécanique de lecture du bulletin ne vous est pas encore familière, le détour par notre guide de lecture du BODACC en sept minutes pose les bases. Et si vous vous demandez pourquoi ce bulletin gratuit reste une source sérieuse de nouveaux dossiers pour un cabinet, la réponse tient en un mot : l’exhaustivité. Aucune entreprise n’y échappe, ni à l’entrée, ni à la sortie.
Les trois procédures collectives, sans jargon
Le droit français distingue trois procédures de traitement des difficultés. Elles ne disent pas du tout la même chose sur la santé d’une entreprise, et les confondre revient à lire de travers la moitié des annonces. Voici la version courte, débarrassée du vocabulaire d’avocat.
| Procédure | Situation de l’entreprise | Ce que ça veut dire pour le cabinet |
|---|---|---|
| Sauvegarde | L’entreprise n’est pas encore en cessation de paiements, mais anticipe des difficultés. Le dirigeant reste aux commandes. | Souvent une société qui a encore de la valeur et un dirigeant lucide. Missions de plan, de restructuration, de suivi. |
| Redressement judiciaire | Cessation de paiements avérée, mais un redressement est jugé possible. Un administrateur peut être nommé. | Période d’observation, plan de continuation ou de cession. L’entreprise cherche parfois un nouvel accompagnement chiffré. |
| Liquidation judiciaire | Le redressement est manifestement impossible. L’activité s’arrête, les actifs sont vendus. | Fin de partie pour l’entité, mais fonds de commerce à céder et créanciers à accompagner dans leur déclaration. |
Un chiffre remet les proportions à leur place : en 2025, la liquidation représentait à elle seule 47 078 des 69 957 procédures ouvertes, soit près de sept sur dix. La sauvegarde, elle, reste rare - 1 543 cas sur l’année, en léger recul. Autrement dit, quand vous croisez une sauvegarde au BODACC, vous avez affaire à un dirigeant qui a agi tôt, avant l’incendie. C’est statistiquement le profil le plus sain des trois, et souvent le plus intéressant à contacter.
Une nuance que peu de gens font mérite d’être posée noir sur blanc : une radiation n’est pas une liquidation. La radiation est l’acte administratif qui retire la société du registre, parfois après une simple dissolution volontaire - un associé qui part en retraite, une holding qu’on ferme proprement. Confondre les deux, c’est envoyer un message de condoléances à quelqu’un qui a juste rangé ses affaires.
Comment lire une annonce de procédure collective
Une annonce de procédure collective tient en une dizaine de lignes, mais chacune porte une information utile. Dans les cabinets que nous accompagnons, voici l’ordre dans lequel nous les lisons, et pourquoi.
- Le type de jugement. Sauvegarde, redressement ou liquidation : c’est la première chose à repérer, car elle conditionne tout le reste. Une ouverture de redressement et une clôture de liquidation ne s’exploitent pas de la même façon.
- La date du jugement. Elle fait foi. C’est elle qui déclenche les délais légaux, pas la date de parution au bulletin. Une annonce lue le 17 mais datée du 2 vous laisse déjà moins de marge.
- L’identité de l’entreprise. Dénomination, SIREN, adresse, code d’activité. Le SIREN est votre clé pour croiser l’annonce avec votre portefeuille ou avec une étude de marché.
- Le tribunal compétent. Il vous dit où se joue la procédure et où déposer, le cas échéant, une déclaration de créance pour un de vos clients concernés.
- Le mandataire ou l’administrateur judiciaire nommé. C’est un interlocuteur, pas une simple mention. Si un de vos clients est créancier de l’entreprise en cause, c’est à ce professionnel que la déclaration s’adresse.
- Les délais. La publication au BODACC fait courir le délai de deux mois pour déclarer une créance (quatre mois pour un créancier hors de France). Passé ce délai, la créance est en principe perdue. Ce compte à rebours est la raison même pour laquelle la veille doit être quotidienne, pas mensuelle.
Une fois ces six éléments notés, vous savez de quoi il s’agit en moins d’une minute. Le vrai travail commence ensuite : décider ce que vous en faites.
La double lecture du cabinet : risque d’un côté, dossier de l’autre
Une même annonce se lit de deux manières selon qui elle concerne. C’est cette double lecture qui sépare un cabinet qui subit l’information d’un cabinet qui s’en sert.
Première lecture, défensive : le risque. Si l’entreprise citée est un de vos clients, ou un prospect que vous alliez démarcher la semaine suivante, l’annonce change tout.
Sur un client, un redressement appelle une réaction immédiate : sécuriser vos honoraires en cours, adapter la mission, parfois assister à la période d’observation.
Sur un prospect, c’est un autre réflexe. Découvrir une procédure collective en cours vous évite de courir après un dossier qui n’existera plus dans trois mois. Mieux vaut le savoir avant l’appel qu’après avoir passé une heure à préparer une proposition. C’est aussi un test de qualification : ce que vous vérifiez sur une société neuve - son capital social, un premier indicateur de sérieux - vaut tout autant pour éliminer un prospect fragile.
L’autre lecture, celle que la plupart oublient : l’opportunité. Une procédure collective ne fait pas que détruire de la valeur, elle en déplace. Trois situations concrètes ouvrent des missions.
- La cession de fonds de commerce. En redressement ou en liquidation, un fonds sain est souvent cédé à un repreneur. Ce repreneur, lui, a besoin d’un comptable pour l’entité qui rachète. Le BODACC publie ces cessions : c’est un dirigeant en phase d’investissement, exactement le moment où un cabinet est utile.
- La reprise d’activité et le nouveau dirigeant. Après une cession, il y a une nouvelle immatriculation, ou une modification de dirigeant. Ce mouvement se qualifie comme n’importe quel prospect neuf, avec la même grille de qualification d’une société avant de la contacter.
- La déclaration de créance pour vos propres clients. Si l’un de vos clients est fournisseur de l’entreprise défaillante, la déclaration dans les deux mois est une mission ponctuelle, chiffrable et immédiate. Encore faut-il avoir lu l’annonce à temps.
Disons-le franchement : la plupart des cabinets ratent la seconde lecture. Ils voient une faillite, referment l’onglet, et passent à autre chose. C’est une erreur de posture. Là où l’un voit une porte qui se ferme, un autre voit le repreneur qui entre par la même porte.
Un cas concret, chiffré
(Exemple illustratif.) Un cabinet de trois personnes en Loire-Atlantique surveille son département au BODACC chaque lundi matin. Un lundi de mars, il repère l’ouverture d’un redressement judiciaire visant une menuiserie industrielle de vingt salariés, avec un fonds de commerce et un carnet de commandes encore garni.
Le comptable note trois choses.
D’abord, un de ses clients - un négociant en bois - figure parmi les fournisseurs habituels de cette menuiserie. Il l’appelle le jour même, vérifie les factures impayées, prépare et dépose une déclaration de créance de 18 000 euros avant le délai de deux mois. Mission ponctuelle facturée 450 euros, et un client rassuré qui, seul, aurait laissé filer le délai et perdu sa créance.
Ensuite, il suit l’affaire. Six semaines plus tard, le BODACC publie la cession du fonds à un repreneur, un ancien chef d’atelier qui monte sa propre SARL. Le cabinet le contacte dès la nouvelle immatriculation, sans concurrence, parce qu’il était là au bon moment. Le courant passe : mission complète de tenue et de conseil, environ 4 800 euros par an.
Enfin, il retient la leçon pour la suite : il ajoute la menuiserie repreneuse à sa liste de suivi, au cas où l’histoire se prolonge.
Total sur ce seul dossier lu au bon moment : une mission ponctuelle et un client récurrent, pour un temps de veille de quelques minutes le lundi. Rien d’héroïque - juste la même annonce lue jusqu’au bout, là où la plupart se seraient arrêtés au mot « redressement ». C’est cette régularité, semaine après semaine, qui finit par peser sur le chiffre d’affaires du cabinet.
Surveiller ces annonces au quotidien, sans y passer ses matinées
La difficulté n’est pas de comprendre une annonce, on vient de le faire. C’est de ne pas la manquer. Le BODACC publie plusieurs centaines de procédures collectives par jour à l’échelle nationale, et le délai de déclaration de créance ne pardonne pas les retards. Une veille mensuelle arrive trop tard ; une veille quotidienne à la main est intenable pour un cabinet qui a aussi des bilans à sortir.
Trois approches existent, du plus artisanal au plus tenable :
- La consultation directe sur bodacc.fr, filtrée par département et par type d’annonce. Gratuite, exhaustive, mais chronophage : il faut recroiser chaque nom avec son portefeuille.
- Les fichiers ouverts publiés sur data.gouv.fr, pour un cabinet à l’aise avec un tableur. Puissant, mais réservé à ceux qui aiment mettre les mains dans le cambouis.
- Une alerte filtrée qui remonte chaque matin les annonces de votre département déjà triées par type, prêtes à croiser avec vos clients et vos cibles.
Quelle que soit la méthode retenue, le principe tient en une phrase : lire le BODACC de bout en bout, pas seulement du côté des naissances. Les procédures collectives et les radiations sont l’autre moitié de l’histoire - celle où se cachent, en même temps, le client qu’il faut protéger cette semaine et le repreneur qu’il faut appeler le mois prochain. Un cabinet qui lit le bulletin jusqu’à la dernière ligne ne fait pas de la veille pour la forme : il transforme une mauvaise nouvelle pour une entreprise en dossier ouvert pour la sienne. C’est là, très concrètement, que se gagne l’avance sur le confrère d’à côté.